La poésie du sel

Né à Onomichi, dans la préfecture de Hiroshima, en 1966, Motoi Yamamoto crée des œuvres d’art en utilisant du sel pour évoquer le nettoyage et la purification. Traditionnellement au Japon, le sel est utilisé lors des funérailles dans une symbolique de purification et de mémoire. Il lui faut de quelques jours à plusieurs semaines pour dessiner lui-même ces immenses motifs faits de sel sur le sol. En outre, le dernier jour d’une exposition, il travaille avec les spectateurs pour détruire l’œuvre et rendre le sel à la mer.

Continuer à créer des œuvres d’art pour ne pas oublier

Si Motoi Yamamoto crée des œuvres d’art, c’est avant tout pour ne pas oublier les souvenirs de sa famille.

Frappé par la tragédie, en 1994 il perd sa sœur de 24 ans qui décède des suites d’une tumeur au cerveau. En 2016 sa femme, qui était à ses côtés depuis 25 ans, décède d’un cancer du sein.

« Il y a un choc et une tristesse lorsque quelque chose d’important qui devrait encore exister disparaît juste devant vous. Peu importe à quel point vous souhaitez être réuni, c’est une réalité qui ne se réalisera jamais. J’ai fait face à ce conflit et lui ai donné forme. »

« Beaucoup de mes œuvres sont des installations d’immenses motifs dessinés avec du sel. En m’asseyant sur le sol et en passant de longues heures à dessiner, j’essaie peut-être de conserver des souvenirs qui s’effacent avec le temps. Je crée des œuvres pour lutter contre l’instinct d’autodéfense de l’oubli, à la recherche d’une forme d’acceptation convaincante pour accepter la séparation des chemins. »

« J’ai commencé à utiliser le sel parce qu’il représente la purification et le nettoyage, mais j’ai aussi été fortement attiré par sa blancheur, par sa qualité légèrement transparente. Le sel est un cube incolore et transparent, un cristal. Cette couleur lisse et douce a enveloppé mon cœur d’une étreinte alors qu’il était rongé par des sentiments de perte. »

Retour à la mer

Une des traditions de l’artiste consiste à transporter le sel hors des musées pour le rendre à la mer. Les personnes présentes le dernier jour de l’exposition détruisent l’œuvre, récupèrent le sel et le rendent à la mer.

Des milliers de personnes ont ainsi participé à ce projet, qui a débuté en 2006, en aidant à rendre le sel aux mers du monde entier.

« Veuillez rendre ce sel à la mer. Il peut s’agir d’une mer proche, d’une digue près de laquelle vous passez, ou d’une plage lors d’un voyage. La forme de l’œuvre disparaît. Cependant, ce sel se répandra dans la mer et soutiendra la vie de diverses créatures. Peut-être se retrouvera-t-il à nouveau dans nos bouches. Bien sûr, rien ne me ferait plus plaisir que de retrouver ce sel en l’utilisant dans une nouvelle œuvre. »

Labyrinthes

En dessinant un chemin avec du sel, Moitoi Yamamoto voyage à travers ses souvenirs : « Mes précieux souvenirs s’effacent avec le temps, mais je veux les fixer fermement avant qu’ils ne disparaissent. »

Il détermine une zone pour une sorte d’objectif et une zone pour les souvenirs sur le sol, puis il commence à dessiner à partir de là : « Lorsque je dessine, j’espère toujours que mon moi actuel est connecté à cet objectif, mais au cours du processus, la route de sel peut se plier dans des directions inattendues ou être perturbée. En effet, à mesure que la forme se forme, elle est influencée non seulement par mes émotions et ma condition physique, mais aussi par les contours et l’humidité du sol. »

La sérendipité : « Je chéris ce processus qui résulte de l’entrelacement de la certitude et du hasard. »

Motoi Yamamoto en train de réaliser le labyrinthe en France dans les remparts d’Aigues-Mortes (sud du département du Gard) en 2016.

Jardin flottant

Pour ses jardins flottants, l’artiste crée une forme circulaire remplie de grains de sel soigneusement placés. Le motif du tourbillon a été utilisé principalement dans les régions d’Asie de l’Est comme un symbole de la vie et de la mort, ainsi qu’un symbole qui représente la résurrection, la renaissance et l’éternité, autant d’indicateurs d’un fort sentiment de vitalité.

Par exemple, ce type de motif a été dessiné sur des poteries de la période Jomon (de 13 000 à 400 av. J-C), ainsi que sur des dotaku (cloches cérémonielles) fabriquées à la période Yayoi (- 400 av. J-C à 300 ap. J-C).

« Cette installation reprend les petits souvenirs et les événements anodins rangés dans les tiroirs du cœur et les imagine comme des cellules, les reliant entre elles pour créer une exposition. Un quotidien nonchalant partagé avec un être cher – on pourrait dire que cette œuvre incite à réfléchir à ces moments-là. »

Motoi Yamamoto en train de réaliser le labyrinthe en France dans les remparts d’Aigues-Mortes (sud du département du Gard) en 2016. Réalisée en 45 heures sur une période de cinq jours.

Utsusemi : les escaliers sans destination

Des escaliers qui ne permettent aucune pause lorsqu’on les gravit. Un tunnel qui se poursuit sans qu’on puisse en voir la fin. Ce qu’ils ont en commun, ce sont les sentiments de « proche, mais inatteignable » et de « presque visible, mais ne peut être vu ».

Des souvenirs qui ne peuvent être atteints.

« De nombreux souvenirs chers changent et s’effacent avec le temps. Cependant, ce que je veux voir et ressentir à nouveau, c’est le cœur du souvenir, l’élément qui ne peut être conservé dans les photographies ou les textes. »

Les pétales de Sakura

Pour sa dernière œuvre en date, Motoi Yamamoto a choisi de représenter un des symboles du Japon : des pétales de fleurs de cerisier. Dans une exposition ouverte au public du 9 mars au 5 mai 2021 au musée d’art de la ville de Setouchi, l’artiste a créé plus de 100 000 pétales de sel en forme de sakura dispersées sur le sol.

Au-delà de la beauté

L’artiste japonais a créé ces innombrables fleurs éparpillées sur le sol non pas pour attirer l’attention sur les fleurs elles-mêmes, mais plutôt pour encourager la réflexion sur les branches et les troncs qui ont soutenu ces magnifiques fleurs de cerisier, ainsi que sur les étamines et les pistils qui sont la clé de la prochaine génération.

« Sakura Shibefuru » : la chute des pétales de sakura

Le nom de l’exposition : さくらしべふる « Sakura shibefuru » est un mot saisonnier utilisé lors de la fin du printemps, souvent utilisé dans les haïkus pour décrire le moment où la saison de floraison est terminée et où les gens se désintéressent des cerisiers en fleurs.

« Cette œuvre est née du désir de réfléchir au passé et au futur, des choses invisibles à l’œil nu. »

Les sakura, en particulier la variante Yoshino qui est la variété la plus courante au Japon, ont une signification particulière pour de nombreux Japonais. Cette fleur, qui semble se délecter de la brièveté de la vie, fleurit abondamment de mi-mars à mi-mai, durant les remises de diplômes et la rentrée scolaire, des moments faits de nouvelles rencontres et de nouveaux départs. Elle est aimée de tous, et est devenue profondément associée au printemps au Japon.

Sakura shibefuru est exposée jusqu’au 5 mai 2021 au musée d’art de la ville de Setouchi. À 16 heures, le dernier jour de l’exposition, les visiteurs du musée sont invités à prendre part à l’une des traditions de l’artiste, qui consiste à transporter le sel hors du musée pour le rendre à la mer.

Si vous souhaitez en apprendre plus sur Motoi Yamamoto : sa chaine youtube et son site officiel.

Source et images : Motoi Yamamoto

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