Un nom de famille ? Pourquoi faire ?

Durant l’ère Edo (1603–1868) le peuple (fermiers et villageois) n’est pas autorisé à avoir de nom de famille. Ce n’est qu’à partir du début de l’ère Meiji (1868-1912) en 1870 qu’ils peuvent en utiliser un.

En 1875 le nom de famille devient obligatoire pour 2 raisons : améliorer le système de registre des familles afin de collecter les impôts et gérer l’enrôlement militaire. À l’époque les femmes gardaient leur nom de famille une fois mariée, mais en 1896 une loi est venue changer tout ça.

Une loi vieille de 125 ans

Au Japon, une loi datant de 1896 stipule qu’il est obligatoire pour un couple marié d’avoir le même nom de famille. En effet, selon l’article 750 du Code civil japonais, les époux sont tenus de partager le même nom de famille, ce qui fait du Japon le seul pays développé où il est illégal d’avoir des noms de famille différents pour les conjoints mariés.

Les couples mixtes pas concernés

Il existe cependant une exception : pour les mariages internationaux, la femme peut garder son nom de jeune fille si elle le souhaite. Une exception qui fait débat car pour certains elle ne respecte pas l’article 14 de la Constitution japonaise sur « l’égalité de tous devant la loi ». Un groupe de japonais en 2017, menés par le président de la société Cybozu, a porté plainte contre le gouvernement prétextant des discriminations entre les Japonais et les étrangers.

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Mukoyoshi : l’adoption par la belle famille

D’après une enquête de 2017 : 96% des Japonaises prennent le nom de leur mari. Il existe un mot pour désigner les 4% d’hommes qui choisissent de prendre le nom de famille de leur épouse : Mukoyoshi (婿養子) littérallement : le beau-fils adopté. Les raisons de ce choix peuvent être multiples, mais souvent ce choix est lié au rang socio-économique. Une pratique utilisée par exemple par les patrons des grandes entreprises japonaises (Suzuki, Toyota…) quand ils n’avaient pas d’héritier masculin.

Le reflet des inégalités femmes-hommes au Japon

Le fait que les femmes ne puissent pas choisir de garder leur nom de jeune fille après le mariage s’ajoute aux nombreuses disparités entre les sexes au Japon. En 2020 d’après le Forum économique mondial, le Japon figurait en bas du classement en matière d’égalité femmes-hommes : à la 121e place sur 153 pays.

L’écart salarial entre femmes et hommes est l’une des principales raisons de ce mauvais classement. Les femmes qui occupent les emplois les plus précaires, sont également pénalisées lorsqu’elles accèdent à des postes importants en devant changer de nom. Changer de nom signifie devoir rebâtir sa réputation et parfois perdre la confiance de ses clients.

Des tentatives de faire changer la loi

Ces dernières années, les actions en justice se sont multipliées pour essayer de changer les choses, mais à chaque fois le gouvernement conservateur a fait bloc pour empêcher tout changement.

  • En 2002 : Le ministère de la Justice prépare un amendement permettant l’utilisation de noms de famille distincts, le PLD (Parti libéral-démocrate), parti au pouvoir, empêche l’acceptation de celui-ci.
  • En 2010 : Le ministère de la Justice prépare un autre amendement, mais sous l’influence du PLD, ce dernier n’est même pas soumis au vote de la Diète.
  • En 2015 : La Cour suprême rend son jugement sur une action en justice débutée en 2011 et juge que la loi du Code civil est bien constitutionnelle.
  • En 2017 : Aono Yoshihisa, président de la société Cybozu, qui a choisi le nom de sa femme lors de leur mariage mais qui utilise son nom de naissance pour les affaires, poursuit le gouvernement pour dommages et intérêts. Le tribunal du district de Tokyo rejette sa demande en 2019.

Un changement entravé par un parti au pouvoir conservateur

Les conservateurs ont résisté à ces tentatives en argumentant que donner aux couples le choix de choisir leur nom de famille pourrait nuire aux liens familiaux et menacer la société japonaise. En juillet 2019, lors d’un débat où était réunis les chefs des partis politiques, parmi les 7 dirigeants des différents groupes politiques présents, seul le Premier ministre de l’époque Shinzo Abe s’est prononcé contre l’autorisation des noms de famille distincts pour les couples mariés.

Une opinion de plus en plus favorable

Selon un sondage publié en octobre 2020 : 70,6% des Japonais ne sont pas opposé à ce que les couples utilisent des noms de famille différents. Des voix de plus en plus nombreuses se font entendre sur la question, un député de l’opposition a récemment demandé de créer un système permettant aux couples mariés d’utiliser différents noms de famille lors d’une réunion du comité de la Chambre des représentants.

Tamayo Marukawa : l’illustration de l’hypocrisie du gouvernement

En réaction une cinquantaine de parlementaires du PLD, dont Tamayo Marukawa, ont fait campagne pour que les membres de l’assemblée locale du parti ne fassent pas réviser la loi.
Après un jeu de chaise musicale : Tamayo Marukawa ministre de l’égalité des sexes a remplacé Seiko Hashimoto en tant que ministre responsable des Jeux olympiques et paralympiques le 18 février 2021.
Lors de la conférence de presse de son investiture, elle a déclaré : « Malheureusement, il est récemment devenu clair que le Japon n’est qu’à mi-chemin dans ses efforts pour l’égalité des sexes ».

Le comble de l’hypocrisie vient du fait que Tamayo Marukawa est mariée à Taku Otsuka et utilise son nom de jeune fille alors qu’elle est activement opposée aux tentatives de changer la loi. En effet, depuis 2001, les membres du gouvernement sont autorisés à utiliser leurs noms courants (sous lesquels ils sont appelés à la base).

Tamayo Marukawa sous le feu des critiques

Vendredi 26 février 2021, Yukio Edano, leader du principal parti d’opposition (le Parti démocrate constitutionnel) a déclaré en conférence de presse qu’il est impossible de créer un système permettant aux couples mariés d’utiliser différents noms de famille sous un gouvernement PLD au pouvoir.

Même au sein du parti au pouvoir des voix discordantes se font entendre.
Seiko Noda, membre du PLD mais militante pour le changement de la loi a déclaré : « Nous ne travaillons pas en tant que législateurs sur la base de sentiments personnels, mais nous représentons le peuple. »

Un autre membre du PLD haut placé a déclaré : « Elle essaie apparemment de plaire aux membres conservateurs du public, mais il y aura beaucoup plus à perdre. »

Le 3 mars 2021, lors de la commission budgétaire de la Chambre des conseillers, Tamayo Marukawa est interrogée sur la raison de son opposition à l’utilisation de noms de famille distincts pour les couples mariés.

On lui pose la question 7 fois et elle botte en touche à chaque fois avant de finalement répondre que ce sont ses convictions personnelles et déclare : « Je ne m’y suis pas opposé en tant que ministre, donc je ne peux pas répondre si je suis en désaccord ou non ».

Quels sont les solutions ?

Pour le moment le seul moyen pour les couples souhaitant garder leur nom est de privilégier le concubinage au mariage. Une solution qui présente de nombreux problèmes. Le fait de ne pas être marié, en plus d’être très mal vu par la société, peut amener des difficultés administratives importantes. En effet, le PACS ou un équivalent n’existant pas dans la législation japonaise, ça pose de gros problèmes si jamais le couple a des enfants ou encore concernant les droits de succession et de partage des biens.

L’espoir du changement

La démission forcée de Yoshiro Mori suites à ses propos sexistes prouve que l’époque où les dinosaures du parti au pouvoir pouvaient faire / dire ce qu’ils veulent, s’en vanter, et ne pas être inquiétés est révolue. La société japonaise change et les réseaux sociaux ont permis de faire entendre des voix qui n’auraient pas eu d’échos auparavant. Il n’est pas question de « nuire aux liens familiaux et menacer la société japonaise » ni d’obliger les gens à garder leur nom, mais tout simplement de leur donner la liberté de choisir.

Sources : Manichi, JapanTimes, Asahi Shimbun Digital

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